Les derniers articles
Loading...
mercredi 24 juin 2015

Freeman Dyson

Connaissez-vous Freeman J. Dyson? Dans une époque qui voit naître des chèvres-araignées, des agneaux-méduse et autres chimères, je vous invite à prendre connaissance d'un article écrit par ce très grand scientifique, lauréat du prix Henri Poincaré en 2012 distinguant les contributions remarquables en physique mathématique, qui a été publié en 1993. J'ai trouvé ce papier tellement juste dans son analyse écrite il y a plus de vingt ans que je vous propose ci-dessous une traduction française pour que tous ceux qui veulent comprendre les raisons d'une défiance croissante entre le public et les scientifiques.   


Freeman J. Dyson, « Science in Trouble », The American Scholar, Vol. 62, n° 4 (automne 1993), pp. 513-525.
Traduction de Marc HENRY

Le monde de la science est comme celui de la musique. La musique professionnelle, tout comme la science professionnelle, est pleine d’intrigue politique et de rivalité personnelle. Les entrepreneurs qu’ils soient musiciens ou scientifiques sont également obsédés par l’argent. Le musicien moyen, comme le scientifique moyen, poursuit une vocation difficile dans des circonstances souvent pénibles, soutenu par un réseau d’amitiés professionnelles intense. Ainsi, pour quelle raison devrions nous soutenir que les scientifiques sont plus vertueux que les musiciens? Pour quelle raison sommes nous plus tolérants envers l’excentricité des musiciens qu’envers celle des scientifiques?… 

Un autre problème posé par la science concerne les menaces potentielles envers la santé publique causées par des expériences scientifiques. Ce problème devint crucial dans les années 1970 après la découverte de l’ADN recombinant et les avertissements du microbiologiste Maxine Singer concernant les risques potentiels résultant de l’utilisation de tels ADN. L’ADN recombinant rend possible en principe la construction de nouvelles créatures vivantes présentant des caractéristiques génétiques choisies selon les caprices de l’expérimentateur. En 1974, un groupe de microbiologistes de pointe ont décidé d’un moratoire volontaire, promettant de ne pas démarrer des expériences avec de l’ADN recombinant sans un examen approfondi des risques pouvant conduire à un ensemble de règles raisonnables pour gouverner de telles expériences qui puisse être publiquement accepté. Ils ont appelé à une conférence internationale qui s’est tenue à Asilomar en 1975 afin de définir les frontières entre les expériences sûres et dangereuses. Le NIH (Institut national de la santé aux USA) a donc établi des règles en 1976 stipulant que des expériences pouvaient être entreprises moyennant des niveaux de confinement variables et adaptés aux degrés de dangerosité des créatures étudiées. Des règles similaires furent adoptées par les autorités médicales dans d’autre pays. Ce système de régulation des expériences a bien fonctionné durant ces 16 dernières années. Les progrès scientifiques n’ont été pénalisés que de manière mineure et aucun cas de dommages public n’a été enregistré suites à ces expériences […]

Aujourd’hui la bataille au sujet de l’ADN recombinant s’est déplacée depuis les laboratoires vers les champs agricoles. S’il est évident que les expériences menées en laboratoire pendant une quinzaine d’années ont été parfaitement maîtrisées et sûres, l’extension de la technique de l’ADN recombinant à la médecine et l’agriculture nécessite de tester les effets sur une grande échelle. Si l’ADN recombinant doit être utilisé à une échelle industrielle pour améliorer les cultures et les plantes et pour supprimer les insectes nuisibles, il devient nécessaire de produire les créatures génétiquement modifiées en grande quantité et de les laisser proliférer à l’air libre. Les expériences en plein champ ont donc rencontré des oppositions farouches de la part d’activistes environnementalistes demandant l’arrêt de telles expériences. Face au rallongement des délais et à l’alourdissement des coûts, les industriels sont de fait dissuadés de poursuivre les expériences. La coexistence pacifique entre la science et la société validée par la conférence des microbiologistes d’Asilomar en 1975 se trouve à un point de rupture. Le niveau de méfiance entre les ingénieurs généticiens et les citoyens ordinaires augmente. Ceci n’est pas uniquement un problème américain. Les voies discordantes sont encore plus stridentes en Allemagne et dans d’autres pays européens. Partout dans le monde, les ingénieurs généticiens se heurtent à un mur d’incompréhension de la part d’un public méfiant dès qu’ils font mine de passer aux applications pratiques […]

La première chose et seule chose efficace à faire pour les gens qui ont perdu la confiance du public est de s’asseoir et d’écouter les critiques qui peuvent être formulées. Il ne sert en effet à rien que des experts universitaires donnent des conférences sur la sûreté technique du confinement biologique. il vaut mieux que les représentants du monde universitaire écoutent patiemment les critiques d’un comité citoyen et apportent des réponses. Un comité de citoyens est un outil efficace pour dissiper la méfiance car son rôle principal est d’abord d’écouter ce que chacun souhaite exprimer. Une Académie des Sciences est un outil inefficace car il ne fait que parler et n’écoute jamais, signifiant de manière autoritaire aux citoyens ordinaires ce qui est bon pour eux et cachant ses doutes internes et désaccord derrière un masque officiel de consensus. Il convient donc d’augmenter son écoute et de moins parler […]

La seconde chose à faire est de reconnaître officiellement le côté clair et obscur de la science et surtout de ne pas dissimuler ce dernier au public. La science de par sa nature imprévisible est une activité à risques. Ceux qui parlent au nom de la science ne devraient pas prétendre que les conséquences pratiques de la recherche sont calculables ou contrôlables. Les débats publics concernant la science doivent débuter en reconnaissant que les supporters et les opposants à une recherche donnée peuvent avoir des croyances philosophiques incompatibles mais qui sont toutes deux digne de respect. Les scientifiques doivent reconnaître qu’il y aura toujours des personnes critiques et qu’il n’existe aucune réponse pleinement satisfaisante à ces critiques et que ces personnes qui critiquent sont parfaitement respectables et de bonne foi […]

Le troisième point où la science peut être mise en difficulté opère au niveau global et concerne les conséquences de l’activité scientifique en général sur la vie des citoyens ordinaires. Yeats a ainsi bien exprimé le côté rose bonbon de la science dans un poème intitulé « The Happy Townland » au début du vingtième siècle, époque où la science transformait la société provoquant les lamentations des vieux fermiers voyant leur bon vieux mode de vie disparaître, face à l’insouciance des jeunes dans les villes qui profitaient des bienfaits de la technologie. Yeats avait compris que la science provoque des changements de société et que certains seront des gagnants, tandis que d’autres seront des perdants. Dans la vision du futur de Yeats, les perdants sont principalement des personnes âgées et les gagnants des jeunes. Au début du vingtième siècle quand Yeats écrivait ce poème, les vieux en étaient encore fabriquer des carrioles et des charrettes tirées par des chevaux pour leurs déplacements tandis que les jeunes apprenaient à construire et piloter des automobiles. Tant que les gagnants sont jeunes et que les perdants sont âgés, l’évolution technologique reste psychologiquement tolérable. Dans ce cadre, cette évolution est perçue comme faisant partie du remplacement normal et naturel d’une génération par la suivante. Même si le vieux fermier endure souffrance et pauvreté, il accepte à regret son sort car il sait que ses enfants seront plus heureux que lui. Tout au long de l’histoire, les bouleversements sociaux causés par le progrès scientifique ont été acceptés et jugés bénins, car ils offraient de nouvelles opportunités aux jeunes et ne les fermaient qu’aux personnes âgées qui allaient bientôt disparaître en raison du caractère inéluctable de la mortalité humaine.

Ce schéma normal de changement social, avec de jeunes gagnants et de vieux perdants a été brutalement remis en question par la première guerre mondiale, plus particulièrement en Angleterre où cette guerre a eu pour effet de faire naître une hostilité profonde du public envers la science. La plus grande horreur de la guerre n’était pas le fait que la technologie a permis à cette occasion de tuer des millions de personnes, mais plutôt le fait que les victimes étaient toutes jeunes alors que les généraux et les politiciens qui ont organisé la carnage technologique étaient vieux. Pour la première fois dans l’histoire, la science causait un bouleversement sociétal dans lequel les gagnants étaient vieux et les perdants jeunes. Cette inversion de l’ordre naturel des gagnants et des perdants a provoqué une onde de choc très sévère dans toute la société. Cela a provoqué la perte de confiance dans la science et un dégoût passionné de la technologie dans la jeune génération ayant survécu aux horreurs de cette guerre. Comme le souligne le mathématicien G. H. Hardy [1]: « Une science est qualifiée d’utile lorsque son développement tend à accentuer les inégalités existantes dans la distribution des richesses. » Les tragédies de la seconde guerre mondiale n’ont pas provoqué une telle répulsion pour la science, car les sacrifices de cette seconde guerre ont été plus équitablement partagés entre les vieux et les jeunes, entre les civils et les soldats.

La guerre du Vietnam a causé à la société américaine un choc similaire à celui de la première guerre mondiale en Angleterre, avec une perte de respect pour la science parmi les jeunes gens qui ont eu le sentiment d’être les perdants. Les traumas de la guerre du Vietnam sont en train de guérir lentement, à la fois ici et au Vietnam. Nous ne pouvons plus aujourd’hui blâmer la guerre du Vietnam pour la persistance de nos problèmes sociaux. Il existe de nos jours un schéma de changement social beaucoup plus menaçant, qui n’a rien à voir avec les guerres passées ou futures. Durant les années 1980, nous avons vu pour la première fois une science de paix et une technologie non-militaire piloter une révolution dans laquelle les gagnants était vieux et les perdants jeunes. Ainsi, en place et lieu, de cette terre joyeuse de reines dansent dans la foule, nous voyons une société de pauvreté et de misère remplie de parias sociaux, vagabondant dans les rues, de gens sans domicile fixe et croissant de manière démesurée. Une grande partie de ces perdants sont des jeunes mères et des enfants, des gens dont on s’occupait beaucoup mieux à une époque révolue où notre technologie était moins avancée. Cet état de fait est éthiquement intolérable et si nous les scientifiques étions honnêtes, nous devrions reconnaître que nous avons une lourde responsabilité pour avoir permis que cela se produise. Il s’agit ici d’un impératif éthique central que la science doit maintenant affronter. Nous pourrions dire à l’instar du Kaiser Guillaume qui s’exprimait à la fin de la première guerre mondiale , « Je n’ai jamais voulu que cela arrive », mais l’histoire ne nous excusera pas d’avoir permis que cela arrive, tout comme l’histoire n’a pas pardonné au Kaiser Guillaume.

Pourquoi mettre cette responsabilité du déclin de société urbaine et la moralité publique aux États-Unis sur le dos de la communauté scientifique? Bien sûr, nous ne sommes pas les seuls responsables. Mais nous sommes cependant plus responsables que ce que la majorité d’entre nous est prêt à admettre. Nous sommes en particulier responsables de l’écrasante prépondérance de gadgets qui sortent de nos laboratoires destinés aux plus riches par rapport aux besoins des plus pauvres. Nous avons autorisés le gouvernement et les laboratoires universitaires à développer un programme de bien-être pour la classe moyenne tandis que les produits technologiques dérivés de nos découvertes retirent du travail aux plus démunis. Nous avons contribué à creuser un gouffre toujours grandissant entre des riches techniquement compétents ayant accès aux ordinateurs et des pauvres dépourvus d’ordinateurs et techniquement illettrés. Nous avons favorisé l’émergence d’une société post-industrielle n’offrant aucun moyen légitime de subsistance à une jeunesse non éduquée. Dans le même temps, nous avons subventionné les frais de scolarité pour les enfants des professeurs de telle manière à ce que la profession académique soit convertie en un caste héréditaire. J’ai récemment écouté un chercheur académique distingué en informatique nous expliquant jovialement comment des bases de données électroniques introduites dans nos foyers grâce aux fibres optiques étaient sur le point de ruiner la presse écrite. Il ne se préoccupait aucunement de ce que le triomphe d’une telle prouesse technologique allait produire sur le citoyen pauvre ne pouvant s’offrir le luxe d’une fibre optique et qui aimerait bien continuer à pouvoir lire son journal. J’ai entendu des vantardises similaires provenant de médecins spécialisés concernant les succès remportés par des techniques médicales à la pointe de la technologie pouvant ruiner la profession démodée de médecin de famille. Nous savons tous ce que ces triomphes technologiques feront sur le citoyen pauvre qui ne pourra s’offrir une visite dans des hôpitaux de haute technologie et qui aimerait bien pouvoir encore consulter un simple docteur.

Une mise en examen de l’establishment scientifique par un public enragé hurlant depuis les toits de leurs maisons n’est bien sûr pas d’actualité. Les attaques contre la science vont simplement devenir de plus en plus amères et s’étendre dans un futur proche au fur et à mesure de l’accroissement des inégalités économiques qui caractérisent notre société et tant que la science restera principalement engagée dans la fabrication de gadgets pour les riches. Pour devancer ces attaques, et peu importe que l’on se sente coupable ou non des péchés de notre société, la communauté scientifique devra investir massivement dans des projets pouvant bénéficier à tous les segments de notre population. De tels projets ne sont pas difficiles à trouver et beaucoup de scientifique travaille dessus à titre individuel, travaillant de longues heures pour une paye de misère. Les scientifiques peuvent participer à l’éducation des enfants et des enseignants dans les quartiers pauvres ou être présents dans des cliniques accessible à tous […] Ce qu’il nous faut, c’est un engagement majeur des ressources scientifiques dans le développement de nouvelles technologies qui ramèneront à la vie nos villes moribondes et nos enfants abandonnés. Si notre profession ne met pas son cœur dans un tel engagement, alors nous avons largement mérité la haine passionnée que nous rencontrerons un jour ou l’autre.

La technologie n’a pas seulement fait du mal aux gens démunis dans notre propre société américaine; on retrouve exactement le même acte d’accusation infamant contre les scientifiques œuvrant à l’échelle internationale pour creuser encore plus le fossé existant entre les riches et les pauvres et visant à un généralisation mondiale d’une technologie qui appauvrit les nations et enrichit une élite. Beaucoup de scientifiques, ici et par delà les mers, ont de manière individuelle dédiés leurs vies à réparer les dommages causés par la technologie aux pays pauvres. Nous avons besoin à l’échelle mondiale, tout comme aux États-Unis, d’un engagement beaucoup plus massif des ressources scientifiques afin de créer une technologie qui soit bienveillante pour les gens ordinaires quelque soit le pays où ils vivent. 


[1] G. H. Hardy, « A Mathematician’s Apology », Cambridge University Press, London  (1967) pp. 

Si vous avez apprécié cet article, voici maintenant quelques citations de Freeman Dyson concernant le réchauffement climatique et qui devraient en faire réfléchir plus d’un:

"Le changement climatique fait partie de l’ordre naturel des choses, et nous avons qu’une telle chose s’est produite bien avant que l’avènement du règne humain."

"Ce n’est pas parce que vous voyez des images de glaciers s’effondrant dans les océans, qu’il se passe quelque chose de mauvais. C’est un phénomène qui a toujours eu lieu et qui fait partie du cycle naturel des choses."

"Cela n’a aucun sens de croire aux prévisions des modèles climatiques."

"C’est la végétation qui contrôle ce qui arrive… alors que les modèles climatiques se focalisent sur l’atmosphère."

"Il ne fait aucun doute que certaines parties du monde deviennent plus chaudes, cela ne signifie pas pour autant que le réchauffement soit global."

"L’idée que le réchauffement climatique global est le problème le plus important que doit affronter le monde est un pur non sens et fait beaucoup de mal. Cela détourne l’attention des gens de problèmes beaucoup plus sérieux.

"Il est impossible de mesurer la température moyenne du sol terrestre puisque la grande majorité de la surface du globe est recouverte par les océans… Cette température moyenne au sol n’est donc qu’une fiction."

"Lorsque j’écoute les débats publics sur le réchauffement climatique, je suis impressionné par les lacunes énormes dans notre connaissance, la rareté de nos observations et la superficialité de nos théories.

"Nous ne savons tout simplement pas ce qui arrive au carbone de notre atmosphère."

"Les modèles climatiques numériques deviennent un travail très douteux si vous ne disposez de données fiables en entrée."

"Nous ne connaissons ni la part due aux activités humaines dans le changement de l’environnement, ni celle des processus naturels agissant sur le fond terme et sur lesquels nos n’avons absolument aucun contrôle."

"Il n’est pas surprenant que des experts honnêtes et bien informés soient en désaccord sur les faits. Mais au-delà des désaccords sur les faits, il existe un autre désaccord plus profond sur les valeurs."

Comme j'ai un très grand respect pour Freeman Dyson, je pense qu'il a tout à fait raison. On nous fait flipper avec le réchauffement climatique, un problème face auquel l'humanité ne peut pas faire grand chose, pour nous faire baisser la garde sur les nourritures OGM, un problème majeur auquel il serait très facile de remédier si on en avait vraiment envie. Ceux qui viennent récemment de manger à leur insu un agneau génétiquement modifié avec de l'ADN de méduse apprécieront. Sans danger aucun disent les experts. Si vous n'avez pas bien compris relisez une deuxième fois l'article de Freeman Dyson. Et si d'aventure vous rencontrez un scientifique qui simplement vous écoute et essaye de trouver des réponses à vos questions, alors ne le mettez pas dans le même sac que ceux qui pérorent en étalement leur science ou leurs prix académiques. Be seeing you.

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Toggle Footer